samedi 25 juillet 2015

La prophétie du Pukkelpop


En météo, la mention du « Pukkelpop », festival de musique rock alternatif situé à Kiewit, près de Hasselt, fait surgir en nous un sentiment d'effroi. En ce 18 août 2011, un violent orage accompagné de très fortes précipitations et d'une puissante rafale descendante ravagea le site du festival à tel point que tentes et châpiteaux s'abattirent sur le public, causant la mort de 5 festivaliers. Bientôt 4 ans après les faits, ce sentiment est encore présent. Il l'est d'autant plus que l'auteur de cet article a vu passer le même orage sur son village, à l'Est de Louvain, dans des conditions certes moins dévastatrices, mais qui lui laissèrent un souvenir très particulier. Nous vous proposons donc de revenir sur cet événement sous la forme d'une chronique à dimension très humaine introduite par un rappel des conditions atmosphériques.



Durant cet été à la fin funeste, peu d'éléments présageaient d'un tel dénouement. Les températures avaient été assez souvent en berne, malgré quelques pics tropicaux en juin. Cependant, à cette mi-août, un thalweg, une dépression d'altitude, prit fantaisie de se développer sur le proche Atlantique.


Assez traditionnellement, les vents d'altitude s'orientèrent plus au secteur Sud-Ouest. Les fronts ondulant sur nos régions, en proximité du courant Jet, purent temporairement remonter vers la Mer du Nord, mais bloqués par un anticyclone de surface. Dès lors, de l'air chaud et humide circulant à l'arrière du front chaud envahit nos régions, mais, parallèlement, la haute pression a entretenu un vent de Nord-Est au niveau du sol. Enfin, tout aussi traditionnellement, une ligne de convergence s'était formée à l'avant du front ondulant. Dès lors, le théâtre du drame se mit progressivement en place : air chaud et humide dans les basses couches, air froid d'altitude avec la proximité du thalweg, instabilité assez marquée, veering des vents du sol avec l'altitude, accentuation des cisaillements avec la présence du courant Jet. Les éléments purent se déchaîner.


En cette après-midi du 18 août 2011, dans la périphérie orientale de Leuven, je surfais comme à mon habitude pour suivre l'évolution de la situation. A cette époque, ma connaissance des orages était plus que rudimentaire. Je suivais bien les radars pour voir l'évolution de la situation et ces manifestations extrêmes de la thermodynamique atmosphérique étaient plus l'occasion pour moi de me rafraîchir. Il faut dire que, sans être exceptionnelles, les températures avaient été accompagnées d'une humidité fort élevée, principalement entre 70 et 80%. Dès lors, la sensation était malgré tout fort lourde.



A 15h, les premiers orages se développent dans les Flandres, et progressent assez rapidement vers le Nord-Est.

 

A 16h, ils abordent les plaines du Brabant Flamand. Commencent alors 4 heures tragiques ...

 
Me rendant compte que les orages arrivent par le Sud-Ouest, je tente de les voir arriver derrière la végétation assez prolixe. Bien sûr, le ciel devient fort gris, comme à l'avant de n'importe quel orage. Je retourne à mon poste. Soudainement, alors que rien ne pouvait vraiment l'annoncer, l'atmosphère devient très sombre. Cette forte pénombre me fait pressentir un orage violent et il ne faut pas attendre longtemps pour en avoir le coeur net. Il est 16h30.

Les premières gouttes tombent avec grand bruit, faisant presque penser à des grêlons, tellement leur taille apparaît importante. D'abord relativement isolées, celles-ci s'accélèrent très vite pour se transformer en un véritable déluge. En quelques minutes, alors que le soleil luisait encore partiellement, le paysage change du tout au tout. La visibilité est réduite à moins de 100m à cause de la très forte densité des précipitations. Vient s'ajouter à ce rideau de pluies de fortes rafales de telle manière que les précipitations tombent sous un angle de plus en plus oblique. Les arbres ploient sous l'effet de cette lourde pluie balayée par un vent aux allures d'une tempête tropicale. En quelques minutes, les rigoles dégoulinent sur les côtés de la véranda. Les fenêtres subissent le même sort et voient l'eau se déverser le long de leurs parois.

En un éclair, je pense aux précédentes inondations connues à cause de la pente abrupte de l'entrée du garage. Je file au rez-de-chaussée et je constate que l'eau parvient à s'immiscer en-dessous de la porte, sans que cela soit important. Néanmoins, je prends un torchon et je tente tant bien que mal d'empêcher l'eau de s'accumuler dans le premier mètre du garage pendant que le déluge continue dehors. Je pense aussi à la porte de derrière, plus sensible. L'eau y est effectivement déjà plus avancée sans que cela ne prête malgré tout à de fâcheuses conséquences. Je peux y voir, au contraire de la porte du garage, le rythme de l'eau qui tombe toujours avec la même intensité. C'est une course entre le déluge et moi qui multiplie les aller-retour entre le torchon et le seau. Heureusement, progressivement, le rythme de la pluie diminue et devient plus typique d'une pluie frontale. Après quelques minutes, elle s'arrête même totalement. Il est légèrement passé 17h.

Le danger étant passé, je redémarre mon ordinateur pour observer le radar. Je rends compte sur divers forums de ce que je viens de vivre. J'enrage de ne pas avoir eu d'appareil-photo pour immortaliser le moment kéraunique. Cette vision carribéenne hante encore aujourd'hui mon esprit avec ce rideau gris de pluie fouettant le vert de la végétation malmenée et cette visibilité digne d'un brouillard d'hiver déchaînant des carambolages monstres. Mon père sort et constate les dégâts : un poirier s'est fait déraciner ! Passé l'orage dans la région, je peux aussi consulter la pluviométrie. Dans la zone du Brabant Flamand, les quantités atteignent bien souvent les 30mm alors que les intempéries ont duré une grosse demie-heure.


Nous nous remettons progressivement du petit choc de ce déluge tropical. Les éléments se sont calmés. Il fait sec et le soleil refait quelques apparitions. La température a bien évidemment chuté au passages des précipitations. Les orages se décalent vers l'Est-Nord-Est ... vers le Limbourg.


A ce moment, alors que ma mère est assise dans son fauteuil en train de regarder ses jeux TV favoris, je ne peux m'empêcher de penser au Pukkelpop, étant relativement proche de ce monde. Je lâche une phrase qui sonnera comme une prophétie : « Dis donc, ils doivent déguster au Pukkelpop ! »

...

Peut-on imaginer un seul instant ce qu'il se passe réellement et la tragédie qui s'y déroule?! Bien entendu, on ne peut croire que cette phrase, presque lancée dans le vide, se transforme dans la vie réelle et à ce moment précis en un enfer pour les festivaliers. On imagine bien la pluie, la boue, le vent, les chanteurs et musiciens affrontant les éléments et tentant de motiver les mélomanes de Belgique et d'ailleurs. Mais jamais on imagine que tentes, châpiteaux et autres structures s'abattent sur des êtres humains, les plongeant dans l'obscurité éternelle et envoyant leur famille dans la stupeur, la détresse, et le chagrin.

Et pourtant ...

Il est 19h30 et au journal de la VRT, on annonce qu'il y aurait des morts. Est-ce mon néérlandais qui me fait défaut ou je n'arrive pas à y croire ? Pourtant, le mot « doden » est si simple et le journal de la RTBF annonce la même horreur. Ex-festivalier, il y a une solidarité de fait qui me lie à toutes ces personnes. Mais au final, tout le monde est solidaire au vu des images qui commencent à foisonner sur Internet.


Evidemment, le drame n'aurait pas eu lieu s'il n'y avait pas eu de festival à cet endroit. C'est la principale leçon de ce funeste 18 août 2011. L'orage était certes violent, et il existe un débat pour déterminer le type exact de l'orage. Belgorage estime que c'était un orage du type bow echo. Des spécialistes flamands pensent au contraire qu'il était supercellulaire. Tout ceci peut paraître dérisoire au regard du drame, mais les événements et festivités estivaux resteront toujours tributaires des conditions météorologiques, et principalement des orages. Vu les conditions d'instabilité et de vent, de violents orages étaient possibles ce jour-là. Les suivre et prévenir les organisateurs de festivals comme celui du Pukkelpop était un minimum car ceux-ci sont météo-sensibles. A l'avenir, une vraie synergie entre spécialistes de la météo, amateurs ou professionnels, médias, instances, et organisateurs d'événements est plus que souhaitable afin d'éviter de tels drames.

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